Manifestation de comité de soldat (dessin)

Un autre regard sur : les comités de soldats

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En France dans les années 1970, tous les jeunes hommes déclarés aptes effectuent un service militaire d’un an, ce sont les bidasses. Une loi de 1970, dite Debré, a réduit ce service de 16 à 12 mois, tout en limitant à 21 ans le sursis pour terminer leurs études dont bénéficiaient les étudiants. Les militaires en avaient assez de ces étudiants post 68 qui arrivaient dans les casernes âgés de 25, 26 ans qui étaient trop difficiles à faire rentrer dans le moule.

Cette loi entre en vigueur le 1er janvier 1973.
Elle provoque une immense mobilisation des lycées contre la suppression des sursis, le refus de voir les études interrompues par le service militaire, rapidement rejoint·es par les étudiant·es qui y joignent la lutte contre la réforme du premier cycle universitaire (le DEUG).

Fin février les grèves et manifestations s’enchaînent dans toute la France. En un mois la grève est générale dans les trois quart des lycées et des facs et durera trois semaines. Des comités de grève sont élus, une coordination nationale de 150 établissements appelle à une journée d’action pour l’abrogation de la loi, contre « l’empiétement de la caste militaire sur la jeunesse » le 22 mars 1973. Les manifestations regroupent 500 000 manifestant·es, comme celles du 2 avril suivant. La seconde coordination représentera 500 établissements, et d’autres vont se tenir les semaines suivantes, jusqu’à la fin du mouvement à la mi-avril.

C’est la première fois depuis 1968 que la jeunesse est massivement dans la rue. Toutes les assemblées générales débattent du rôle de l’armée dans la société, surtout après l’exemple récent des soldats appelés à briser la grève des éboueurs en décembre 1972 : l’ambiance est à l’antimilitarisme.

Ce mouvement va amplifier la contestation dans l’armée, notamment par la constitution de comités de soldats.

C’est en 1974, un an après, que la lutte prend une autre dimension avec la parution de l’appel des cent, signé par cent soldats, qui énumère leurs revendications, solde égale au SMIC, gratuité des transports, droit de résiliation des contrats des engagés, refus des brimades et de l’enfermement, des permissions de sorties hebdomadaires, la suppression des incorporations en Allemagne, liberté d’information et d’expression dans les casernes ( nombre de journaux y sont toujours interdits comme Libération, Politique Hebdo, Rouge …), droit de sortie en civil, dissolution de la sécurité militaire et des tribunaux militaires spéciaux et dans la suite de la mobilisation : la libre incorporation entre 18 et 25 ans.

L’appel un retentissement considérable, et reçoit un accueil enthousiaste auprès des jeunes sous les drapeaux. Des dizaines d’appelés s’en emparent, les signatures affluent, malgré la répression, les arrestations, les mutations, les peines d’arrêts de rigueurs (jusqu’à deux mois de prison sans procès). Un mois après ils sont 1500 signataires, deux mois après 3500 …

Des comités de soldats se développent dans les casernes, en 1974 il y a 80 parutions de journaux de comités, comme Le Mauvais génie, Boulet Rouge,  Arrête ton charGardavoufix, R.A. le bol,…

Le 10 septembre 1974, le 19e régiment d’artillerie de Draguignan défile dans les rues de cette ville pour dénoncer le racisme et les brimades dont les appelés sont victimes par la hiérarchie militaire. La répression contre les « meneurs » de cette manifestation va relancer et étendre le mouvement de solidarité qui s’était mis en place contre la répression des signataires de l’appel des cent.

Le gouvernement octroie à tous les bidasses 8 voyages gratuits par an et inculpe devant la Cour de Sûreté de l’état 53 militants, des militaires et des syndicalistes. Une vaste mobilisation permet leur libération au bout de quelques mois et deux ans après la procédure se terminera par un non lieu.

Tout cela n’empêche pas le développement des comités de soldats, il y en aura jusqu’à 104 en 1977. Ils vont se raréfier dans les années suivantes, avant qu’apparaisse après l’élection de François Mitterrand en 1981 une vaste campagne pour la réduction du service militaire à 6 mois et les libertés dans les casernes.

Cette période est un moment de basculement dans le rôle qu’avait l’incorporation dans l’armée, qui servait à dresser à la discipline tous les jeunes hommes. Dans un contexte de mobilisation antimilitariste de la jeunesse scolarisée, l’activité militante a permis la construction de comités de résistance à la hiérarchie militaire qui ont considérablement changé la vie dans les casernes.