Le grand tric des imprimeurs de Lyon : une grève ouvrière en 1530

Le grand tric des imprimeurs de Lyon : une grève ouvrière en 1530

Le capitalisme, les grèves ne sont pas nés avec l’industrialisation du 19ème siècle. La bourgeoisie s’est développée au sein de la société féodale, les marchands, les banquiers et les artisans vont jouer un rôle croissant dans les communes, et face à eux, les ouvriers, qui se regroupent dans des organisations clandestines.

En ce 16ème siècle, l’imprimerie est prospère à Lyon, on y compte 29 libraires et 60 imprimeurs et les activités connexes : fabrication de papier et d’encre, fonderie de caractères, reliure, illustrations. Chaque presse occupe 5 à 6 ouvriers, compositeurs, correcteurs, pressiers, on estime qu’il y a un bon millier de compagnons imprimeurs. L’horaire de travail s’adapte aux commandes, il dépasse souvent les 12 heures par jour. Au salaire s’ajoute la fourniture du repas quotidien à la table du maître.

Les compagnons imprimeurs sont des ouvriers très qualifiés, cultivés, sachant lire latin et grec, fiers de leur travail, très soudés. Ils ont constitué une association professionnelle clandestine, la « compagnie des Griffarins ». L’adhésion est obligatoire, ceux qui la refusent ne peuvent pas trouver de travail. Elle implique de payer une cotisation, prêter serment et jurer fidélité. La caisse de solidarité assure une assistance aux malades, aux retraités et aux chômeurs.

Si les maîtres choisissent le travail, les compagnons décident ensemble des horaires de travail, des jours fériés, du nombre d’apprentis à former, et lorsqu’un maître refuse de se soumettre aux décisions de la confrérie, ils organisent un boycott de l’atelier.

En ce début de l’année 1539, les patrons veulent remettre en cause ces acquis, réduire l’influence des Griffarins. Ils décident de supprimer le repas au cours duquel on organise le travail. Mais les ouvriers refusent cette atteinte au pouvoir qu’ils ont.

Tric, le signal de la grève est lancé le 25 avril par les Griffarins, toutes les imprimeries lyonnaises sont désertées. Les grévistes demandent le maintien du repas, l’augmentation des salaires, un apprentissage minimal de 3 ans et la liberté d’organiser leur temps de travail. Ils s’organisent, armés de poignards et de bâtons, et dissuadent, à la manière forte, tout ouvrier ou apprenti qui ne veut pas quitter son travail. Des heurts ont lieu avec les maîtres et la police de l’époque.

La grève qui va durer trois mois se propage en particulier à Paris.

Le 31 juillet, une décision de justice y met fin, du moins pour un temps. Le repas est rétabli, mais le doit de grève est interdit, tout comme le port d’arme et les réunions de plus de cinq personnes. Pour faire appliquer cette décision à Lyon, le pouvoir royal décide que les condamnations pourront aller jusqu’à la torture et à la peine de mort. Et l’ordonnance de Villers-Cotterets en août de la même année interdit toute organisation collective, particulièrement celle des compagnons.

Mais la résistance continue. Les Griffarins, en dépit de cette ordonnance, maintiennent la pression.

En 1540, ils obtiennent une décision qui rétablit les 3 ans pour la formation des apprentis.

Mais en 1541 et 1544 d’autres édits royaux accablent encore les ouvriers.

Ceux-ci tiennent bon, font « bande commune » clandestinement, et tentent de s’opposer à ces édits.A tel point que le mouvement se poursuit jusqu’en 1571, date ou le roi voit obligé de limiter le nombre d’apprentis par presse.

A cette occasion, les compagnons de Lyon et Paris déposent une requête collective qui dénonce l’exploitation des possesseurs de capitaux, ils écrivent que ce sont les travailleurs qui acquièrent aux maîtres « de grandes et honorables richesses, au prix de leur sueur et industrie merveilleuse, et même plus souvent de leur sang … Aux compagnons, il ne reste qu’une vie pénible et comme fièvre continue ; les libraires, avec un grand repos de corps et d’esprit, doublent et triplent quelquefois leur argent au bout de l’année. »

C’est la première expression claire d’un antagonisme de classe : ce combat des ouvriers imprimeurs de Lyon commencé au printemps 1529 marque une nouvelle étape dans la lutte des classes : la grève ouvrière au sens moderne de ce mot.