Les hauts fonctionnaires et le racisme du régime de Vichy

Les hauts fonctionnaires et le racisme du régime de Vichy

Sept jours après son accession au pouvoir grâce au vote des pleins pouvoirs, Pétain prend les premières mesures racistes.

Le 17 juillet 1940, une loi écarte de toutes les administrations les personnes qui n’ont pas de père français. Cinq jours après, une loi permet la révision des naturalisations accordées depuis 1927. Des centaines de milliers de dossiers seront réexaminés, 15 154 personnes déchues de leur nationalité et devenues apatrides, dont 6 307 Juifs et juives.

Puis les professions de médecin et d’avocat ne sont plus réservées qu’aux personnes nées d’un père français ou naturalisées avant 1927. Une loi abroge le décret-loi Marchandeau de 1939 qui punissait l’injure et la diffamation de personnes « appartenant à une race ou une religion déterminée ». Notons au passage que le dénommé Marchandeau, franc-maçon, a voté pour donner les pleins pouvoirs à Pétain, et va tranquillement poursuivre sa carrière politique sous le régime de Vichy.

En octobre 1940 paraissent quatre textes contre les juifs et juives.

Le 3 octobre, la Loi portant statut des juifs leur interdit d’exercer un certain nombre de professions, militaires, fonctionnaires, enseignants, journalistes de presse et de radiodiffusion, cinéma, dirigeants d’entreprises … et ce même jour le recensement des personnes juives par la police est annoncé. Pour le seul département de la Seine près de 150 000 personnes sont recensées par le service de police qui avait auparavant réalisé les fichiers des communistes.

Le 4 octobre la loi organise l’internement des juifs étrangers dans des camps.

Pour appliquer ces textes, les fonctionnaires sont mis à contribution.

Comme la Loi n’oblige pas aux personnes juives de se faire connaître, les administrations doivent d’elles-mêmes dresser les listes des fonctionnaires concerné.es pour les exclure.

Des centaines de réunions se tiennent à tous les niveaux, des circulaires d’applications sont rédigées par chaque ministère pour trouver la meilleure manière de procéder à l’identification des personnes juives.

Celui de la Justice demande de « rechercher si l’intéressé, ses parents ou grands parents appartenaient à la religion juive. En présence de personnes détachées de toute pratique religieuse, des indications utiles pourraient, semble-t-il, être trouvées dans l’aspect de certains noms patronymiques, dans le choix des prénoms figurant sur les actes d’état civil ».

Celui de l’Intérieur fait remplir par tous ses agents une déclaration sous la foi du serment.

Celui de l’Instruction publique demande à tous les inspecteurs d’académie « de faire l’état général des fonctionnaires, hommes et femmes, qui, de notoriété publique ou à votre connaissance personnelle, doivent être … regardés comme juifs. » Si certains fonctionnaires éludent les demandent, indiquent ne pas être en mesure de faire ces identifications, ils sont bien rares.

Pour homogénéiser ces pratiques, des représentants des ministères sont convoqués en décembre 1940 à Vichy à une réunion animée par Maurice Lagrange, du Conseil d’État, qui a adressé à tous, avant la réunion, une circulaire inspirée de la législation allemande.

L’honorable assemblée de ces hauts-fonctionnaires, dont a été retrouvé le compte rendu précis, s’attelle à un travail de routine administrative, clairement antisémite. Ce qui domine, c’est la méfiance des Juifs, susceptibles de se « camoufler », comme le souligne l’un d’entre eux qui déclare  :  « quand il y a association de deux noms […] on prend le nom français et on laisse tomber l’autre. Cohensarah peut devenir Christian, Lévy devient Rolland, et que voulez-vous ».

Ces hauts fonctionnaires discutent sans conscience, sans humanité de la vie de milliers de personnes avec leur morgue habituelle, dans une séance qui est un point de bascule vers la barbarie administrative. Ils continueront leur carrière sous les IVe et Ve Républiques. Trois éminents membres de cette réunion antisémite « technique » finiront commandeurs de la Légion d’honneur. Celui qui la présidait, Maurice Lagrange sera dans les années 1950 rédacteur du traité de Paris instituant, la Communauté européenne du charbon et de l’acier, puis avocat général à la Cour de justice de l’actuelle Union européenne, dès sa création à Luxembourg en 1952.

Loin d’être des résistants face à l’ignominie, ils vont faire en serviteurs zélés ce dont le régime de Vichy a besoin pour son réaliser son projet, sur le statut des juifs … et sur tout le reste.