La grève victorieuse des fonctionnaires de l’été 1953

La grève victorieuse des fonctionnaires de l’été 1953

Depuis 1947, c’est la guerre froide, une violente campagne anti communiste fait rage alors que l’armée s’enlise dans la guerre coloniale en Indochine qui représente 35 % du budget de l’état.

Les fonctionnaires, malgré l’adoption du statut en 1946, n’ont pas retrouvé le niveau de vie de 1936 ! Et ils et elles ne sont pas habitué·es à la grève qui leur est interdite, considérée comme incompatible avec les nécessités du service public, jusqu’à la Constitution de 1946 qui prévoit explicitement le droit de grève pour toutes et tous.

A partir de là, des grèves catégorielles touchent différents secteurs, de quelques heures à plusieurs jours, mobilisant un ou plusieurs syndicats. La scission syndicale entre la CGT et FO de 1947 a fait des ravages, la FEN qui a refusé la scission et la CFTC ( l’ancêtre de la CFDT ) n’ont pas les forces des deux premiers. A la suite d’une grève dans les préfectures en 1948 le Conseil d’État confirme en 1950 la légalité du droit de grève pour les fonctionnaires tout en autorisant certaines limitations pour la continuité du service public, qui vont se multiplier jusqu’à aujourd’hui.

Les gouvernements se succèdent, dirigés soit par des radicaux soit directement par la droite. En juin 1953, un gouvernement de droite à poigne s’installe, dans lequel on trouve un certain Mitterrand comme Ministre chargé de l’Europe.

Le 14 juillet, la police de ce gouvernement tire sur la fin de la manifestation du PCF et de la CGT à Paris, constituée par un cortège de plusieurs milliers d’algériennes et d’algériens mené·es par le parti nationaliste algérien, le MTLD, 7 manifestants algériens sont tués, 48 sont blessés par balles. A la suite de ce massacre le pouvoir interdira toute manifestation les 1er mai et 14 juillet … jusqu’au défilé du 1er mai 68.

C’est dans ce contexte que le gouvernement obtient de l’Assemblée les « pouvoirs spéciaux », qui lui permettent de légiférer par décrets-lois, les ordonnances d’aujourd’hui. Il faut faire des économies budgétaires pour financer la guerre, et pour cela il tape sur les traitements des fonctionnaires, veut imposer le recul de deux ans de l’age du départ en retraite, et la requalification les fonctionnaires dits « actifs » en sédentaires, ce qui prolonge leur départ en retraite de 5 ans supplémentaires.

Face à cette violente attaque, la CGT et la CFTC organisent un débrayage d’une heure le 4 août. A Bordeaux, la section FO des PTT, suivie par les sections CGT et CFTC, lancent un mot d’ordre de grève illimitée. FO soutient le mouvement dès le 1er jour. La CGT la rejoint dès le lendemain mais l’accompagne prudemment, la répression des grèves de 1947 et 1948 qui a conduit plus de 1000 grévistes en prison n’est pas loin. Les militants communistes et cégétistes organisent des comités de grèves à la base et des meetings quotidiens.

CFTC et FO appellent à une journée de grève de tout le secteur public le 7 août, date à partir de laquelle le mouvement s’étend rapidement. Le 7 août, la France compte 2 millions de grévistes, aux postiers se sont ajoutés les cheminots, les gaziers, le métro, les mineurs, les arsenaux, etc .. ; iels seront 4 millions le 13 août. Au Havre, la grève touche même les entreprises privées de la métallurgie, les corderies et le bâtiment, et durera plus d’un mois.

Entre-temps, le 9 août, les décrets lois ont été adoptés, le gouvernement veut réquisitionner les grévistes, en pure perte, 7500 postiers sont menacés de licenciement !

FO et la CFTC s’inquiètent, la grève prend un tour politique, ils signent un accord avec le gouvernement en tenant la CGT à l’écart des négociations, et appellent à la reprise du travail le 21 août. Plusieurs militants de la CGT, emprisonnés depuis octobre 1952 pour atteinte à la sûreté de l’État, sont relâchés en guise d’apaisement. Le flou de l’accord ne satisfait pas les grévistes, la CGT appelle à continuer la grève … jusqu’au 25 août.

Cette grève en plein été est une victoire : aucun des décrets-lois n’est appliqué, l’âge de la retraite n’est pas repoussé, les sanctions pour faits de grève annulées, et les revalorisations salariales sont insuffisantes, mais réelles.

Les fonctionnaires ont réussi à faire reculer un des gouvernements les plus réactionnaires de l’époque.

Les images d’illustration de l’épisode sont des images d’archives retouchées.