1907 et l’armée fraternise avec les vigneron·nes

1907 et l’armée fraternise avec les vigneron·nes

Connaissez-vous cette chanson : Salut, salut à vous, / Braves soldats du 17ème ; / Salut, braves pioupious, / Chacun vous admire et vous aime ; / Salut, salut à vous, / A votre geste magnifique ; / Vous auriez, en tirant sur nous, / Assassiné la République. Que raconte-t-elle ?

A cette époque, pour réprimer les mouvements populaires, les gouvernements n’ont pas de corps répressifs spécialisés, ils envoient la troupe, et ces interventions se terminent très souvent par des morts. L’armée est une armée de conscription, le service militaire est de deux ans, et les jeunes sont appelés dans leur région d’origine. Le 17ème d’infanterie est stationné à Béziers, composé à 80 % de jeunes la région, essentiellement des travailleurs de la vigne.
C’est une région rouge, de nombreux maires sont socialistes, des viticulteurs s’organisent en coopératives. En 1904, une grève générale des ouvrières et ouvriers agricoles organisée par la CGT a permis d’obtenir des augmentations de salaires pour toute la région.
Cette région ne vit que du vignoble, toute la vie économique et politique est structurée par cette activité. S’il y a des gros propriétaires, l’essentiel des vignerons ne sont pas fortunés. Lorsque les prix s’effondrent à cause d’une crise de surproduction, des fraudes des négociants et de la concurrence des vins méditerranéens, c’est l’explosion, des comités de défense viticole se créent dans toute la région en quelques semaines.
Des manifestations pacifiques sont organisées à partir du 24 mars 1907. Dimanche après dimanche, le nombre de manifestant·es augmente pour atteindre le 9 juin à Montpellier le chiffre de 500 000, la plus grande manifestation de la III° république. L’ensemble du Languedoc Roussillon se mobilise pour la défense du vin naturel, tous les courants politiques sont là, avec le soutien des socialistes, comme Jaurès qui déclare : « dans la cuve de la république, préparez le vin de la Révolution sociale ! ». A partir du 10 juin, 600 maires démissionnent les uns après les autres, des mairies sont murées, la désobéissance civique est déclarée, une grève de l’impôt commence.

Le radical Clemenceau décide l’occupation militaire de la région, avec 25 000 fantassins et 8 000 cavaliers, d’arrêter le comité de défense viticole à l’origine du mouvement ainsi que le maire socialiste de Narbonne, qui en a été un soutien actif. La population résiste, à Perpignan la préfecture est prise d’assaut et incendiée, le Préfet doit se réfugier sur le toit. A Narbonne, la sous préfecture est attaquée, la ville est en état de siège, la troupe tire sur les manifestant·es qui mettent à mal le commissaire qui a arrêté le maire, bilan : 5 mortes et morts et 33 blessé·es.
Les soldats du 17ème d’habitude stationnés à Béziers, avaient été déplacés par le commandement le 18 juin pour les éloigner de leurs familles et amis. Lorsqu’ils apprennent la tuerie de Narbonne, 500 d’entre eux se révoltent pour ne pas recevoir l’ordre de tirer sur le peuple, et retournent à Béziers crosse en l’air, sous les acclamations de la population et campent dans la ville. Le Midi est au bord de l’insurrection, une voie ferré est mise hors service pour stopper un convoi chargé de mater les mutins.

Pour le gouvernement la situation devient critique, non seulement la mobilisation continue à s’amplifier, risque de se généraliser dans d’autres régions où elle est populaire, et la mutinerie des soldats du 17ème montre que l’armée peut fraterniser avec le peuple.
Il décide de céder, de ne pas sanctionner les mutins du 17ème qui acceptent alors de déposer les armes. Il seront seulement envoyés en Tunisie jusqu’à la fin de leur service.
Il fait adopter une loi qui réglemente le sucrage, pourchasse la fraude et organise la production et le marché des vins en France qui va s’appliquer pendant un siècle.

Depuis cette mutinerie des pioupious du 17ème, les conscrits effectueront leur service militaire loin de chez eux !