Un précurseur de l’écologie moderne : Elisée Reclus

Un précurseur de l’écologie moderne : Elisée Reclus

Voici un nom oublié, celui du plus grand géographe du 19ème siècle, Jacques Élisée Reclus. Il vit, milite et écrit au cours de la révolution industrielle sous la domination du capital, de l’idéologie du progrès qui présente le progrès technique, la croissance sans fin de la production, comme source inéluctable du progrès social.

Cette idéologie imprègne l’ensemble du mouvement socialiste. Si certains écrits de Marx sont plus prudents, par exemple dans le Capital quand il écrit «  la production capitaliste .. développe … la technique en sapant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » il n’en reste pas moins que l’immense majorité des courants militant pour une société sans exploitation, s’ils dénoncent les conditions de travail, ne critiquent pas la conception même de cette révolution industrielle.

Parce qu’il aborde son travail de géographe à partir d’un point de vue militant, Elisée Reclus est un précurseur.

Il est militant de la première internationale dès1864, il y rencontre ce qui va devenir le courant libertaire.Durant la Commune de Paris, en mars 1871, engagé dans la Garde nationale, il est fait prisonnier par les versaillais, et échappe au bagne grâce à une campagne internationale de scientifiques. Partisan de la révolution sociale, il pense impossible de parvenir au socialisme, qui selon lui implique la disparition de toute forme d’État, par des voies pacifiques ou électoralistes.

C’est un marcheur, un grandvoyageur qui va publier plusieurs traités et livres majeurs qui lui assurent une grande renommée dans les milieux intellectuels européens.

Être un géographe militant le conduit à avoir une approche globale de la géographie, en établissant des passerelles entre biologie, sociologie, histoire, urbanisme et environnement.

Cela fait de lui un précurseur de la géographie sociale, de la géographie politique, de la géohistoire et de l’écologie, même s’il n’utilise jamais ces termes. En harmonie avec sa conception de la nature, il est un strict végétarien, un « légumiste », et naturiste.

Elisée Reclus travaille à un moment où l’humanité bascule des campagnes vers les villes, où la planète est en voie de globalisation.

Il ne désapprouve pas l’action de l’homme sur la nature, car il refuse toute séparation entre humanité et nature : il conçoit la Terre comme une totalité harmonieuse. Quelle que soit son action sur la terre, l’humanité n’en reste pas moins le produit de la planète, selon une belle formule, « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même ».

Il regrette la « brutalité » avec laquelle l’homme prend possession de la terre car il considère comme un devoir du genre humain de construire des relations respectueuses avec l’environnement. Et face aux réactionnaires qui défendent que l’évolution humaine est le produit de la lutte et la compétition entre les espèces, il soutient avec d’autres la théorie de l’entraide qui ont mis en évidence que c’est la coopération le facteur fondamental de l’évolution : les espèces qui ont vécu et se sont développées sont celles qui savent agir collectivement.

Méfiant envers la valeur du progrès, car si l’industrie amène de réels progrès, il faut critiquer les détails de cette grande évolution. Pour lui, le progrès s’accompagne de régressions notamment environnementales. Par exemple il constate que les villes élèvent la température et vicient l’atmosphère, que la destruction des forêts et la mise en culture de vastes étendues ont pour conséquence des modifications appréciables des saisons.

Oui, dès le 19ème siècle, certains militants pour l’émancipation mettaient déjà en cause la façon dont le capitalisme organisait la révolution industrielle. Terminons par ses mots :

« La question de savoir ce qui dans l’œuvre de l’homme sert à embellir ou bien contribue à dégrader la nature extérieure peut sembler futile à des esprits soi-disant positifs : elle n’en a pas moins une importance de premier ordre. Les développements de l’humanité se lient de la manière la plus intime avec la nature environnante. Une harmonie secrète s’établit entre la terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir. »