L’épopée de la Verrerie Ouvrière d’Albi

L’épopée de la Verrerie Ouvrière d’Albi

Carmaux a longtemps été une ville symbole du socialisme, en raison des grèves des mineurs, des verriers et de la présence de jean Jaurès. Dès 1892 y est élu Maire un mineur, dirigeant syndical, militant socialiste. Il est immédiatement licencié. Les mineurs refusent cette remise en cause du droit de la classe ouvrière à s’exprimer en politique se mettent en grève. La grève, soutenue par Jean Jaurès, devient vite un enjeu national, elle permet d’obtenir un congé illimité au Maire pour l’exercice de ses fonctions. Dans la foulée Jean Jaurès est élu sous l’étiquette « socialiste indépendant ». Il le restera presque sans interruption jusqu’à son assassinat. Il représente à la Chambre des députés les mineurs de Carmaux, milite avec ardeur contre les lois scélérates adoptées à cette époque d’attentats anarchistes et se lance dans une défense inconditionnelle des ouvriers en lutte, elle va prendre une ampleur particulière en 1895 avec la grève des verriers de Carmaux.
Le 30 juillet la direction de la verrerie licencie le secrétaire du syndicat et un autre dirigeant qui avaient assisté au congrès syndical des verriers, pour « absence prolongée de l’usine sans autorisation ». Les ouvriers votent la grève, une semaine après la direction ferme l’usine, et met 1200 ouvrier·es au chômage. La police effectue des perquisitions pour atteinte à la liberté du travail, un escadron de gendarmerie interdit tout rassemblement, les arrestations se multiplient, des centaines de jaunes sont amenés d’autres régions. La grève va durer plus de deux mois. Lors de la réouverture, le patron exclu trois cents verriers, les syndicalistes les plus combatifs. L’affaire devient en enjeu national, débattue au parlement, faut-il ou pas exproprier, nationaliser ?

Jaurès propose alors la création d’une verrerie appartenant à la collectivité ouvrière, où tous les licenciés pourraient travailler dans le respect des libertés syndicales et politiques. L’idée soulève l’enthousiasme de tous les verriers de France, des organisations syndicales et des coopératives.

L’idée est audacieuse, sa réalisation demande un effort considérable. Une souscription nationale est lancée dans les presses socialistes et républicaines, dans une alliance inédite de toutes les tendances. Les dons affluent. Ils financent la construction, qui va finalement se faire à une trentaine de km, à Albi. Les ouvriers montent eux-mêmes les murs, et un an après, le 25 octobre 1896, la Verrerie Ouvrière d’Albi est inaugurée. Après une kermesse et un meeting dans l’enceinte de l’usine, un bal populaire clôt la journée. Deux mois plus tard, les premières bouteilles sortent gravées avec les lettres VO.

Le capital est divisé en 5 000 actions, tandis qu’une donatrice offre 100 000 francs pour l’achat du terrain. Seuls les syndicats et les coopératives peuvent être actionnaires. Les coopératives sont nombreuses à l’époque, 2500 en France, dont 1684 de consommation, certaines avec des milliers de membres et ont joué un rôle financier décisif. Le syndicat des verriers est l’actionnaire principal, mais minoritaire à l’assemblée générale. La Verrerie Ouvrière verse 60 % des bénéfices aux organisations ouvrières et 40 % aux verriers de l’entreprise, somme qui alimente la caisse de secours et la caisse de retraite. Si les verriers ne sont pas directement propriétaires de l’entreprise, ils la dirigent.

La Compagnie de Carmaux fait tout pour la ruiner. En 1897, une période critique est passée grâce à de nouveaux apports financiers des syndicats et coopératives. Elle réalise des bénéfices à partir de 1898. Les commandes de bouteilles proviennent essentiellement des coopératives qui vendent du vin. Après ces débuts difficiles, la Verrerie Ouvrière connaît de nombreuses années de prospérité qui permettent son continuel développement, elle atteint 750 salarié·es en 1913. Divers affrontements vont avoir lieu entre les ouvriers et les possesseurs de la verrerie, jusqu’à ce qu’en 1930 elle devienne une Coopérative Ouvrière de Production, dans laquelle le personnel peut être propriétaire de parts. Elle va vivre ainsi jusqu’en 1985 où elle est transformée en SA, rachetée par St Gobain.

Si le lyrisme de Jaurès lors de l’inauguration « Vous avez élevé, citoyens, un temple que l’humanité considérera toujours comme le berceau de la liberté » mérite une pondération, cet exemple d’entreprise autogérée, œuvre de la classe ouvrière reste quand même une superbe leçon de solidarité !

Les images d’illustration de l’épisode sont générées par un modèle de langage.